The Economics of Biodiversity : The Dasgupta Review

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The Economics of Biodiversity : The Dasgupta Review

Pour replacer l'économie et nos sociétés dans leur dépendance à la biosphère.
/ Article scientifique
/ Intermédiaire / Expert

Dipak Dasgupta n’est pas un biologiste. Ses analyses ne portent pas directement sur la faune et la flore. Il n’est pas non plus paléontologue, parasitologue ou encore biodémographe, tous ces métiers que l’on interroge si souvent pour parler de la biodiversité et de l’effondrement des espèces. Non, Dipak Dasgupta est un économiste et s’intéresse de près aux enjeux environnementaux : ancien économiste en chef de la section Asie du Sud et de l’Inde à la Banque Mondiale, ancien membre de la direction du comité d’investissement du Fonds vert, ancien conseiller principal au climat au ministère indien des finances, professeur émérite de l’Université de Cambridge, etc. Les postes prestigieux ne manquent pas à son CV. En 2019, il est commissionné par le Trésor britannique (ministère de l’économie et des finances) pour rédiger un “rapport indépendant” sur l’importance de la biodiversité pour l’économie, présente et à venir. Publié en février 2021 et intitulé “L’économie de la biodiversité” – The Economics of Biodiversity en V.O. – , le rapport complet de plus de 600 pages propose un cadre global pour comprendre la place (oubliée) de la biodiversité dans l’économie à travers le monde et signaler les actions nécessaires pour garantir une utilisation plus durable de la nature.

Comme le reconnaît elle-même Sandy Sheard, la directrice adjointe et cheffe d’équipe du Rapport au Trésor britannique, cette étude s’adresse en priorité aux gouvernements, en particulier aux ministères de l’économie et des finances, ainsi qu’aux décideurs économiques, aux entreprises et au monde de la finance. Et c’est vrai qu’avoir un minimum de base en économie est un avantage pour s’attaquer aux 600 pages du rapport. Pour autant, les conclusions s’adressent à tout un chacun et concernent l’ensemble de la société.
 

Pour une lecture économiste de la biodiversité

 
Reprenons à nouveau les propos de Sandy Sheard qui résume très clairement les grandes lignes du rapport (on précise que l’interview originale est en anglais, mais nous avons pris soin de la traduire pour nos amis francophones) :

“La Revue présente trois arguments de poids. Le point de départ est de considérer la nature comme un actif, tout comme les personnes et le capital productif sont des actifs. Alors que nous sommes heureux d’investir dans les infrastructures et les soins de santé, nous continuons à sous-investir dans la nature. En fait, nous sommes en train d’épuiser des écosystèmes vitaux, y compris les forêts (qui dans certains cas sont sur le point de s’effondrer), ce qui comporte des risques importants pour les pays.

Par conséquent, le premier des arguments du professeur Dasgupta est que nous avons un problème de gestion de portefeuille qui doit être résolu de toute urgence. Le rôle de la biodiversité dans ce cadre de gestion des actifs est analogue au rôle joué par la diversité dans un portefeuille traditionnel d’actifs financiers : il réduit le risque et l’incertitude. La biodiversité est essentielle car elle augmente la productivité de la nature et améliore sa résistance aux stress et aux chocs.

Deuxièmement, il s’agit fondamentalement d’un problème d’offre et de demande. Selon les estimations de notre impact total sur la nature, il nous faudrait 1,6 Terre pour maintenir le niveau de vie actuel de la planète. Nous appelons ce déséquilibre entre nos demandes et l’offre de la nature “l’inégalité d’impact”. Pour maintenir nos actifs naturels et éviter une dégradation nette, nos demandes doivent devenir égales ou inférieures à la capacité de la nature à régénérer et à fournir les biens et services dont nous dépendons.

Enfin, nous devons reconnaître que nos économies sont ancrées dans la nature. La plupart des modèles standard de croissance économique et de développement détachent la nature de l’humanité et ne reconnaissent pas ses limites. Le rapport examine ce que nous savons sur le fonctionnement des écosystèmes, ce qui peut nous aider à comprendre la façon dont l’économie est liée à la nature et ce qui constitue réellement une croissance durable.”

Interview de Sandy Sheard pour IDB, décembre 2020.

Le rapport met en avant quelques chiffres clefs qui permettent de prendre la mesure de l’étendue du travail à accomplir :

  • Entre 1992 et 2014, le capital productif par personne a doublé, le capital humain par personne a augmenté de 13 % au niveau mondial. Parallèlement, le stock de capital naturel par personne s’est effondré de 40 % pour subvenir aux deux autres.
  • En continuant sur notre trajectoire actuelle, nous aurions besoin de 1,6 Terre pour maintenir le niveau de vie actuel du monde.
  • La biodiversité décline plus rapidement qu’à tout autre moment de l’histoire de l’humanité : les taux d’extinction actuels sont environ 100 à 1 000 fois plus élevés que le taux naturel, et ils augmentent encore.
  • Selon une estimation prudente, le coût total mondial des subventions qui portent atteinte à la nature (ex. extraction des matières premières, exploitation des énergies fossiles, agriculture intensive, etc) se situe entre 4 et 6 000 milliards de dollars par an. A l’inverse, les dépenses publiques en matière de protection de l’environnement sont estimées à 68 milliards de dollars.

 

Dasgupta Review, Chap. 4, p. 114
 

Changer le système

 
Ce rapport présente le double avantage de 1. présenter l’état actuel de la biodiversité et d’expliquer les liens entre son déclin et notre système économique contemporain occidental, 2. puis de proposer des solutions. Ces dernières se déclinent selon trois axes d’action :

  1. Veiller à ce que nos demandes envers la nature ne dépassent pas son offre, et à ce que nous augmentions l’offre de la nature par rapport à son niveau actuel.
  2. Modifier nos mesures de la réussite économique pour nous guider vers une voie plus durable (par ex. en abandonnant les indicateurs actuels comme le PIB pour se tourner vers d’autres qui incluraient les ressources naturelles pour définir une “prospérité inclusive” – inclusive wealth).
  3. Transformer nos institutions et nos systèmes – en particulier nos systèmes financiers et éducatifs – pour permettre ces changements et les pérenniser pour les générations futures.

Détaillons succinctement le troisième point qui développe des propositions d’actions concrètes. Trois types d’acteurs sont appelés à se mobiliser pour faire advenir une société plus durable et restaurer la biodiversité :

    • La sphère politique : le rapport appelle à davantage de volontarisme politique et souligne la nécessité de mettre en place des arrangements institutionnels, et notamment supranationaux. Par exemple, pour les écosystèmes qui sont situés à l’intérieur des frontières nationales (par exemple, les forêts tropicales humides), on pourrait imaginer un système de paiements aux Etats au sein desquels ils sont situés, pour la protection de ces écosystèmes dont nous dépendons tous. Pour les écosystèmes qui se trouvent en dehors des frontières nationales (par exemple, les océans au-delà des zones économiques exclusives), on pourrait imposer des redevances ou des loyers pour leur utilisation (par exemple, le trafic maritime et la pêche en mer) et interdire leur utilisation dans des zones protégées. La sphère politique doit également s’engager en prenant toute une série de mesures qui modifient activement les prix et les normes de comportement, par exemple en appliquant des normes de réutilisation, de recyclage et de partage, et en alignant les objectifs environnementaux tout au long des chaînes de production et d’approvisionnement, du niveau supranational à l’échelon local.
    • Le monde de la finance et des entreprises : nous avons besoin de repenser une autre système financier qui, lui, canaliserait les investissements – publics et privés – vers des activités économiques qui renforceraient notre stock de biens naturels et encourageraient des activités de consommation et de production durables. Il est nécessaire que les entreprises et les institutions financières prennent en compte les dépendances et les impacts de leurs activités sur la nature et le climat, en commençant par les mesurer précisément et ensuite en les divulguant publiquement, mais elles doivent aussi davantage communiquer sur les risques financiers liés à la dégradation de l’environnement. En effet, la nature nous rend des services essentiels à la vie sur Terre comme la pollinisation, l’épuration de l’air et de l’eau, etc : c’est ce qu’on appelle les services écosystémiques qui, s’ils venaient à disparaître, représenteraient un coût – financier, sanitaire, social – inestimable. Le rapport insiste ainsi sur le besoin de mieux mesure et comptabiliser ses services dans la gestion des activités financières et entrepreneuriales. Pour faire le point sur ces questions, le Niveau 2 du Parcours Biodiversité vous attend.
    • Les individus :  ces derniers doivent participer à cet immense processus de transition en changeant leurs comportements, en passant notamment par de meilleurs choix de consommation (boycott, pression sur les entreprises pour qu’elles respectent l’environnement, etc) et par l’éducation (intégration des enjeux environnementaux aux programmes scolaires, développement de programmes pédagogiques avec des scientifiques et des organisations environnementales locales, etc).

On notera que ce rapport, bien qu’insinuant par moment le fait que notre demande, donc notre consommation, ait à devenir inférieure à l’offre de la nature et à sa capacité à se régénérer, ne semble pas pour autant remettre en compte très clairement l’idée d’une “croissance” et d’un “développement” durable toujours possible. C’est pourtant une question que se posent très sérieusement des chercheurs et des économistes, et ce depuis des décennies, comme dans le célèbre “Rapport Meadows” – Les limites à la croissance (1972).

“The Economics of Biodiversity” vient salutairement rappeler que l’économie – si ce n’est la société des hommes – reste profondément ancrée dans son environnement naturel, dans la biosphère et qu’il est donc profondément erroné de penser nos activités économiques comme détachée de cette dernière : qu’on le veuille ou non, l’espèce humaine reste dépendante de la biosphère. Dès lors, au nom de cette préservation de la vie (ou du moins d’une certaine qualité de vie), la Dasgupta Review conlut en appelant de ses voeux des choix certes difficiles à prendre – “hard choices” – mais absolument nécessaires.

Dasgupta Review, Chap. 4, p. 114